Morgan construit des voitures à la main à Malvern depuis 1909, avec du bois de frêne, des marteaux et un mépris souverain pour le calendrier. Pour faire ses adieux au V8 atmosphérique, la maison a fait encore plus fort : huit exemplaires seulement, réservés à ses clients les plus fidèles, et tous vendus avant même que la voiture soit présentée au public. Vous ne faisiez pas partie des clients de confiance. Nous non plus. Ça tombe bien : l’un d’eux se sépare de la sienne. Voici la Morgan Aero GT.
Pendant des décennies, Morgan s’est contenté du vieux V8 Rover et de recettes inchangées depuis l’avant-guerre. Puis, en 2000, la marque la plus conservatrice d’Angleterre a fait sa révolution avec l’Aero 8. Elle recevait un châssis en aluminium collé et riveté selon des techniques venues de l’aéronautique, une suspension à doubles triangles inspirée de la course, et un V8 BMW de 4,4 litres. Seule concession à la tradition : le bois de frêne est resté dans l’ossature de la carrosserie, parce qu’on ne se refait pas. Les premiers exemplaires empruntaient même leurs phares à la Volkswagen New Beetle, ce qui leur donnait un regard de travers que les puristes n’ont jamais pardonné. Le V8 est ensuite passé à 4,8 litres, la ligne s’est affinée, et dix-huit ans plus tard, Morgan a choisi le Salon de Genève 2018 pour clore la lignée avec l’Aero GT. Présentée le même jour que la Plus 8 50th Anniversary, elle fait partie des toutes dernières Morgan animées par le V8 BMW atmosphérique. Assemblée à la main par le département Special Projects, chaque voiture a été dessinée par son client lors d’une consultation individuelle avec Jon Wells, le chef designer de Morgan. Son aérodynamique s’inspire directement de l’Aero GT3 de course de 2009, avec des ouïes sur les ailes, des passages de roues redessinés et un diffuseur arrière spectaculaire, tous fonctionnels, pour réduire la traînée et augmenter l’appui. Même les badges GT ne sont pas de simples logos : ils sont fabriqués et émaillés à la main par un joaillier britannique.
Sous le long capot gronde le V8 BMW de 4,8 litres, atmosphérique, qui développe 367 chevaux. Il emmène la voiture de 0 à 100 km/h en 4,5 secondes environ et jusqu’à 270 km/h. Il est associé exclusivement à une boîte manuelle à six rapports, parce qu’à ce niveau de rareté, une boîte automatique aurait été une faute de goût. La suspension entièrement réglable développée par Morgan tient la voiture face aux charges aérodynamiques, la ligne ne ressemble à rien d’autre sur la route, et chaque détail rappelle qu’elle a été faite par des mains plutôt que par des robots. Une Morgan à V8 atmosphérique et boîte manuelle, produite à huit exemplaires : il est difficile d’imaginer une voiture plus rare, et plus définitivement impossible à refaire.
Soyons honnêtes : une Morgan n’a jamais cherché à rivaliser avec une Porsche en matière de finition industrielle, et c’est tout son charme. L’habitacle est intime, l’ergonomie suit sa propre logique britannique, et le V8 BMW de cette génération demande un entretien attentif, notamment de ses joints. Après plusieurs années de stockage, une remise en route soignée est aussi de rigueur, des fluides aux pneumatiques. En contrepartie, les pièces mécaniques BMW restent faciles à trouver.
Celle-ci est une Aero GT de 2018, l’une des huit produites, et l’une des très rares en conduite à gauche. Elle n’a connu qu’un seul propriétaire depuis sa livraison neuve en Suède, et elle n’affiche que 500 km, qui correspondent presque entièrement au trajet entre le le lieu de stockage où elle est restée depuis, à l’abri. Sa face avant a été protégée par un film transparent dès la livraison. Elle porte une robe vert métallisé et un intérieur en cuir noir avec des rappels verts. Elle est livrée complète, avec son hard-top d’usine amovible et son support de rangement en bois, ses manuels et ses clés d’origine, et le livre de fabrication qui retrace en photos l’assemblage de cette voiture précise. Elle se trouve actuellement en Suède.
Son unique propriétaire l’a conduite une seule fois : 400 kilomètres, jusqu’à l’endroit où il l’a enfermée. Certaines histoires d’amour finissent mal. Celle-ci n’a même pas commencé.